ÉPISODE 45

2 Sep 2025

#166 – Ethnocare | Faire différemment, ou ne rien faire du tout

Ethnocare veut réinventer le confort prothétique — itinéraire d’une startup qui apprend vite

Dans cet épisode spécial Stade V présenté en collaboration avec QuébecTech, Étienne Crevier reçoit Marc-Antoine Malin, PDG et cofondateur d’Ethnocare. L’entreprise montréalaise conçoit des interfaces intelligentes pour prothèses qui s’ajustent au corps de l’utilisateur, s’attaquant ainsi à deux douleurs bien connues des personnes amputées : la variation de volume au fil de la journée et l’inconfort lié à la chaleur et à l’humidité. Entre genèse très personnelle, prototypage effréné et déploiement international, l’épisode est une masterclass d’itération appliquée au dispositif médical.

De l’histoire intime à la mission de produit

Ethnocare naît d’observations familiales. Autour des mères de deux cofondateurs, Marc-Antoine et Louis-Philippe, les orthèses et prothèses créent trop souvent irritations, jeux et inconforts persistants. Plutôt que d’attaquer la mécanique du genou ou du pied – déjà très innovante dans l’industrie – l’équipe choisit de s’attaquer au « chaînon manquant » : l’interface entre le corps et la prothèse. Leur conviction : si l’ajustement reste stable et confortable, l’adhésion au dispositif et la mobilité quotidienne s’améliorent drastiquement.

Le produit : une interface qui s’ajuste en temps réel

Le premier produit phare d’Ethnocare est une « sleeve » interne dotée de coussins d’air. Concrètement, l’utilisateur ou le clinicien ajuste la pression pour compenser les variations de volume du moignon (hydratation, activité, chaleur, alimentation), assurant un fit constant sans recourir aux traditionnels bas additionnels. Résultat attendu : moins de points de pression, de frottements et de microtraumatismes cutanés, plus de temps de port quotidien et un retour à l’activité plus fluide. Le tout est classé dispositif médical de classe I, ce qui accélère l’accès marché tout en imposant une discipline de qualité.

Itérer vite, tester tôt, documenter toujours

L’équipe revendique « des dizaines et des dizaines » de prototypes. Plutôt que d’attendre la perfection, elle met très tôt les versions intermédiaires dans les mains de cliniciens et d’utilisateurs – sportifs de haut niveau compris – pour mesurer confort, facilité d’usage et tenue dans le temps. Chaque test devient une porte, un « gate » à franchir : si la durée de port passe de 5 à 15 minutes sans douleur, c’est une victoire; si une pièce casse, on apprend où renforcer. Cette culture du test permanent, empruntée au logiciel, est transposée au matériel en collaborant tôt avec des partenaires de design et d’industrialisation.

Financer l’innovation sans se diluer trop tôt

Avant l’entrée d’investisseurs institutionnels, Ethnocare consolide sa base avec bourses, concours et crédits d’impôt, puis active des leviers publics. La philosophie : lever juste ce qu’il faut, au bon moment, pour garder la maîtrise de la feuille de route produit et des priorités cliniques. Le programme Stade V de QuébecTech arrive en phase d’accélération, avec un objectif clair : se hisser dans la fourchette 5–10 M$ de revenus sur trois ans.

Go-to-market : éducation clinique et premiers cas d’usage

Le marché des prothèses est complexe, multi-acteur et lent par nature. Ethnocare l’aborde avec méthode :

  • cibler des profils patients précis pour les premiers cas cliniques (activité, système de suspension, contexte d’usage);

  • outiller les professionnels avec des « playbooks » d’essai pour sécuriser un premier succès rapide;

  • capitaliser sur ces succès pour élargir le spectre d’indications et bâtir les preuves terrain.

Cette approche, combinée à des partenaires de fabrication et de distribution bien choisis, permet aujourd’hui une présence dans près de 30 pays, avec une stratégie horizontale de semis simultanés (États-Unis, Allemagne, Moyen-Orient), afin de faire mûrir plusieurs marchés en parallèle.

Talents et culture : petite équipe, grand impact

Douze personnes, beaucoup de polyvalence et une exigence commune : apprendre plus vite que le marché. Le recrutement vise des profils « T-shaped » capables d’endosser plusieurs chapeaux. L’organisation reste légère, orientée résultats, avec une présence au bureau encouragée mais flexible. L’obsession n’est pas la taille de l’équipe, mais la vitesse d’exécution et la rigueur clinique.

Et après : capteurs, thermo-régulation et prothèse adaptative

Au-delà de l’ajustement volumétrique, la thermorégulation est le prochain grand chantier. À moyen terme, Ethnocare imagine une interface qui se calibre seule, en s’appuyant sur des capteurs simples (cycle de marche, niveau d’activité) et une logique embarquée. L’objectif : une prothèse qui s’adapte en douceur au rythme de la journée, sans friction pour l’utilisateur ni surcharge pour le clinicien. À long terme, l’équipe regarde déjà vers l’intégration avec des composants plus intelligents – sans tomber dans la science-fiction – pour apporter des gains réels, mesurables et remboursables.

Dérangeants participants