L’équipe des Dérangeants a rarement reçu un invité qui provoque autant de réactions simplement par sa présence. Quand Éric Gagnon, vice-président aux affaires publiques et communications d’Impérial Tobacco, s’assoit devant nos micros, c’est l’occasion parfaite de tester ce qui définit notre balado : parler de ce dont personne ne veut parler.
Pendant plus d’une heure, on plonge dans un univers où s’entremêlent transformation d’entreprise, enjeux éthiques, relation amour/haine avec la réglementation, et surtout un débat plus vaste sur la liberté individuelle et la responsabilité collective.
Voici ce qu’il faut retenir.
L’industrie du tabac n’est plus ce qu’elle était. Cigarette en déclin, pression sociale, poursuites historiques et montée d’alternatives comme le vapotage : le contexte est brutal.
Éric Gagnon arrive pourtant avec une thèse claire :
on ne peut pas atteindre un monde sans fumée si on empêche l’innovation qui réduit les risques.
Sa vision : offrir des options « sans combustion » pour les adultes qui consomment déjà de la nicotine. Une transformation qui n’est pas que marketing – l’entreprise vise 50 millions de consommateurs de produits sans fumée d’ici 2030.
Un des moments les plus frappants de l’entrevue : la dépendance involontaire du gouvernement aux ventes légales de cigarettes.
Pourquoi?
Parce qu’après le gigantesque recours collectif de 15 milliards, les provinces doivent être remboursées… à même les profits futurs du tabac.
Or, le marché illégal explose :
30 % des cigarettes vendues au pays seraient illégales
80 % du vapotage au Québec serait hors du marché légal depuis l’interdiction des saveurs
Des centaines de millions en taxes s’envolent chaque année, selon les estimations présentées
Le message d’Éric :
« Plus on crée de vide réglementaire, plus le crime organisé le remplit. »
Qu’on adhère ou non à sa perspective, son argument expose un défi réel : comment concilier santé publique et déclin du marché… quand l’État dépend financièrement de ce même marché pour se faire rembourser?
L’épisode aborde aussi une question fondamentale : jusqu’où l’État doit-il aller pour protéger les citoyens d’eux-mêmes?
Les comparaisons fusent : alcool, cannabis, jeux, voitures, cellulaires pour enfants.
Toutes des industries légales, toutes avec des risques, mais rarement diabolisées comme le tabac.
Ce segment rappelle pourquoi les dérangeants existent :
Pour créer un espace où le dialogue prime
Pour remettre en question les certitudes
Pour explorer les zones grises que notre société évite
Que l’on aime ou non l’industrie du tabac, une chose frappe :
Éric Gagnon ne se cache pas.
Il parle des erreurs passées, du jugement de 15 milliards, de la faillite, de la honte sociale des fumeurs, du rôle des médias, et surtout de la nécessité d’assumer publiquement son travail – même quand il sait que « certains ne lui serreront jamais la main ».
Son passage aux Dérangeants rappelle une vérité entrepreneuriale essentielle :
s’exposer n’est pas un risque, c’est une responsabilité.
Comme le veut la tradition, Éric a accepté de participer à notre jeu caritatif. Il choisit comme bénéficiaire la Société canadienne du cancer – une décision qui à elle seule résume la complexité de son rôle.
Il répond à toutes les questions, même les plus sensibles :
l’absence de mots comme « excuse » ou « regret » dans leurs communications
les limites éthiques qu’il ne dépasserait jamais
son rapport personnel avec la perception publique
la gestion d’une entreprise parmi les plus surveillées du pays
Sans esquiver. Sans détour.
Au-delà du tabac, cet épisode est un cours accéléré en résilience entrepreneuriale :
Gérer une entreprise avec un vent de face constant
Évoluer sous une pression réglementaire qui peut changer du jour au lendemain
Composer avec une mauvaise perception publique permanente
Transformer un modèle d’affaires vieux de 100 ans
Communiquer avec transparence même quand ça fait mal
Concilier objectifs financiers, morale interne et attentes sociales
Naviguer dans un écosystème où chaque décision est débattue publiquement
Qu’on soit en accord ou non avec l’industrie, le parcours d’Éric illustre parfaitement la dure réalité de diriger en zone grise.
Parce que la conversation est nécessaire, même – surtout – quand elle dérange.
Parce que notre mission aux Dérangeants n’a jamais été de flatter quiconque dans le sens du poil.
Parce qu’il faut comprendre les enjeux, pas les censurer.
Et parce que derrière chaque industrie, même controversée, il y a des humains, des décisions complexes, des dilemmes moraux et des transformations qui peuvent inspirer plus que l’on pense.