ÉPISODE 31

26 Mai 2026

#200 – Jordan DiCorpo et Evelyn Trempe – Repreneuriat : passer le flambeau sans brûler l’entreprise

Jordan DiCorpo et Evelyne Trempe

Reprenariat au Québec : quand vendre son entreprise devient un acte de confiance

Le reprenariat au Québec, le transfert d’entreprise, la relève entrepreneuriale, le fait de vendre son entreprise et la reprise d’entreprise sont des sujets de plus en plus urgents pour les entrepreneurs québécois. Dans les prochaines années, des milliers d’entreprises devront trouver preneur. Mais derrière les chiffres, les transactions et les plans de financement, il y a surtout une réalité beaucoup plus humaine : passer le flambeau, ce n’est pas simplement signer des papiers. C’est confier ce qu’on a bâti à quelqu’un d’autre.

Dans cet épisode des Dérangeants, Jordan DiCorpo et Evelyne Trempe racontent l’histoire de la reprise de L’amour du Pain, une boulangerie artisanale que Evelyne avait développée pendant plusieurs années avant de la transmettre à Jordan, un jeune repreneur issu du monde de la finance.

Sur papier, le match pouvait surprendre. D’un côté, une entrepreneure d’expérience, créative, humaine, profondément attachée au produit, aux artisans et à la culture d’entreprise. De l’autre, un acheteur de 28 ans, formé en finance, qui n’avait jamais dirigé une boulangerie. Et pourtant, c’est précisément cette rencontre qui montre que le reprenariat n’est pas qu’une affaire de chiffres. C’est une affaire de vision, de confiance et de compatibilité humaine.

Vendre son entreprise, ce n’est pas juste encaisser un chèque

On parle souvent de lancer une entreprise comme d’un acte de courage. On parle moins souvent de ce que ça prend pour la laisser partir.

Pour Evelyne Trempe, vendre L’amour du Pain n’était pas une décision purement financière. Après avoir développé des marques comme Orage, Lolë et Paradox, puis après avoir fait grandir L’amour du Pain, elle savait ce que représentait une entreprise : une équipe, un savoir-faire, une culture, des clients, une réputation.

Avec L’amour du Pain, Evelyne avait vu un potentiel énorme. Elle parle de la boulangerie comme d’un lieu de proximité, presque communautaire. Un endroit où le produit fait plaisir aux gens, où les artisans ont un rôle central, où la qualité repose sur un vrai savoir-faire.

Sous sa gouverne, l’entreprise est passée d’une boulangerie à plusieurs points de vente, avec une croissance importante du côté commercial. L’amour du Pain n’était donc pas simplement une entreprise à vendre. C’était un projet vivant, porté par des employés, des boulangers et une identité forte.

C’est pourquoi le choix du repreneur était crucial. Evelyne ne cherchait pas seulement quelqu’un capable d’acheter. Elle cherchait quelqu’un capable de comprendre.

Le reprenariat commence souvent par une rencontre humaine

Jordan DiCorpo cherchait activement une entreprise à reprendre. Il avait quitté son emploi en finance pour se consacrer entièrement à cette recherche. Il a étudié plusieurs opportunités, dans différents secteurs : manufacturier, services, entreprises industrielles, alimentaire.

Mais au-delà des chiffres, une question revenait toujours : est-ce que je me vois opérer cette entreprise pendant cinq ou dix ans?

Cette question est essentielle en reprise d’entreprise. Une entreprise peut cocher toutes les cases financières, avoir un bon potentiel de croissance et des revenus intéressants. Mais si le repreneur ne ressent aucune connexion avec le produit, les employés ou le métier, la suite risque d’être difficile.

Dans le cas de L’amour du Pain, Jordan a été attiré par quelque chose de très concret : le pain. Un produit simple, vrai, quotidien. Un produit que les gens comprennent et consomment. Mais surtout, il a été attiré par les artisans derrière le produit, par leur passion, leur exigence et leur désir de faire de la qualité tous les jours.

C’est là que le transfert d’entreprise devient plus qu’une transaction. Il devient une rencontre entre deux visions.

Un bon repreneur ne remplace pas le passé : il le prolonge

L’une des grandes forces de cette histoire, c’est que Jordan n’arrive pas avec l’idée de tout casser pour repartir à neuf. Il arrive avec une ambition de croissance, oui, mais pas au prix de l’ADN de l’entreprise.

Il veut développer L’amour du Pain, ouvrir de nouveaux points de vente, renforcer le volet commercial et amener l’entreprise plus loin. Mais il comprend aussi que la valeur de l’entreprise réside dans ce qui existe déjà : la qualité du produit, le savoir-faire artisanal, l’équipe, la culture et la confiance des clients.

C’est une leçon importante pour toute relève entrepreneuriale. Reprendre une entreprise, ce n’est pas seulement acheter des actifs, des revenus ou une clientèle. C’est entrer dans une histoire déjà commencée. Le rôle du repreneur n’est pas d’effacer cette histoire, mais de lui donner un prochain chapitre.

Le fit humain avant le fit financier

Dans l’épisode, une idée revient souvent : le succès de la transaction repose d’abord sur un fit humain.

Evelyne le dit clairement : elle ne voulait pas vendre à quelqu’un qui allait payer trop cher, se mettre en difficulté, puis fragiliser l’entreprise. Elle voulait que la transaction soit gagnante pour tout le monde : pour elle, pour Jordan, pour les employés et pour l’avenir de L’amour du Pain.

Cette posture change complètement la dynamique. Au lieu d’une négociation froide où chaque partie essaie de tirer le maximum de son côté, le processus devient une recherche d’équilibre.

Jordan, de son côté, comprend que l’accès à l’information, la transparence et la relation avec Evelyne sont des éléments clés. Il ne s’agit pas seulement de faire une vérification diligente. Il faut aussi garder le deal vivant, éviter qu’il se perde dans les détails, les craintes ou les interventions trop rigides.

Parce qu’un transfert d’entreprise peut facilement dérailler. Une clause mal comprise, une mauvaise communication, une peur non adressée, un conseiller trop défensif, et tout peut tomber à l’eau. Dans leur cas, Jordan et Evelyne ont beaucoup misé sur les rencontres en personne, les discussions franches et la volonté commune d’arriver à une entente viable.

Préparer son entreprise avant de vendre

L’histoire d’Evelyne rappelle aussi une vérité souvent négligée : vendre son entreprise se prépare.

Même si la transaction avec Jordan s’est faite assez rapidement, Evelyne avait déjà commencé à structurer certaines choses. Elle avait préparé des informations financières, réfléchi aux opportunités futures, identifié des pistes de croissance et documenté ce qui pouvait rendre l’entreprise intéressante pour un repreneur.

C’est un point majeur pour les entrepreneurs qui pensent éventuellement vendre leur entreprise. Attendre d’être épuisé, pressé ou complètement désengagé est rarement idéal. Plus la préparation commence tôt, plus le transfert peut se faire dans de bonnes conditions.

Préparer une vente ne veut pas dire maquiller l’entreprise ou arrêter d’investir. Ça veut dire rendre l’entreprise lisible, compréhensible et transférable. Ça veut dire être capable d’expliquer ses chiffres, ses forces, ses risques, ses opportunités et sa culture.

Autrement dit : il faut permettre au repreneur de voir non seulement ce que l’entreprise est aujourd’hui, mais ce qu’elle pourrait devenir demain.

Rassurer les employés : une étape décisive

Un transfert d’entreprise ne se vit pas seulement entre vendeur et acheteur. Il se vit aussi avec les employés.

Dans le cas de L’amour du Pain, l’annonce devait être gérée avec soin. Evelyne savait que le changement pouvait créer de l’inquiétude. Jordan était jeune, venait de la finance et n’était pas boulanger. Il fallait donc éviter que les employés s’imaginent qu’il arrivait pour couper, optimiser froidement ou transformer l’entreprise en machine impersonnelle.

Jordan a pris le temps de rencontrer plusieurs personnes clés individuellement. Il voulait expliquer sa vision, se présenter, écouter, poser des questions et démontrer qu’il n’était pas là pour dénaturer l’entreprise. Son message était clair : ce que vous faites est excellent, et l’objectif est de l’amener plus loin.

Cette approche a permis de bâtir un lien de confiance. Et dans une reprise d’entreprise, ce lien vaut énormément. Les employés ne suivent pas seulement un plan stratégique. Ils suivent une personne, une intention et une direction.

Les premiers mois : écouter avant de transformer

Jordan raconte qu’au début, il s’est mis en mode apprentissage. Pendant les premiers mois, il a observé, posé des questions et cherché à comprendre.

C’est une autre leçon essentielle pour les repreneurs. Quand on arrive dans une entreprise existante, surtout dans un secteur qu’on ne connaît pas parfaitement, la tentation peut être forte de vouloir prouver rapidement sa valeur. Mais aller trop vite peut briser la confiance.

Jordan a plutôt commencé par absorber l’information. Comprendre la production, la réalité du frais, les défis de la boulangerie, les horaires, les équipes, la complexité du métier. Ensuite, la croissance est venue.

Après cette période d’écoute, des opportunités se sont présentées. L’entreprise a ouvert de nouveaux points de vente et poursuivi son expansion. En environ un an et demi, L’amour du Pain est passée à environ 85 employés, avec une vision claire de croissance et une équipe impliquée dans les décisions importantes.

Le rôle d’Evelyne après la vente

Un autre élément fort de cette transaction est la présence d’Evelyne après la vente.

Elle n’est pas simplement sortie de l’entreprise du jour au lendemain. Elle est restée impliquée pour accompagner la transition, rassurer les employés, soutenir Jordan et assurer la continuité. Pour Jordan, cette présence était précieuse, surtout face au syndrome de l’imposteur qui peut accompagner une reprise aussi importante.

Cette transition graduelle a permis à Jordan de prendre progressivement le volant, tout en bénéficiant de l’expérience de celle qui connaissait l’entreprise de l’intérieur.

Dans un transfert d’entreprise réussi, le vendeur peut jouer un rôle déterminant après la transaction. Pas pour garder le contrôle éternellement, mais pour transférer le savoir, les réflexes, les nuances et la culture qui ne se retrouvent pas toujours dans les documents officiels.

Le reprenariat comme solution pour le Québec entrepreneurial

L’épisode met aussi en lumière un enjeu beaucoup plus large : la relève entrepreneuriale au Québec.

De nombreuses entreprises devront être transférées dans les prochaines années. Pourtant, plusieurs entrepreneurs hésitent à vendre, pensent qu’il n’y a pas de repreneurs sérieux ou attendent trop longtemps avant de préparer leur sortie. De leur côté, plusieurs jeunes entrepreneurs ne réalisent pas encore que reprendre une entreprise peut être une voie aussi ambitieuse — parfois même plus stratégique — que partir de zéro.

L’histoire de Jordan et Evelyne montre qu’il existe une autre façon de voir les choses. Le reprenariat peut être une occasion de préserver des entreprises locales, de protéger des emplois, de faire grandir des marques québécoises et de permettre à une nouvelle génération d’entrepreneurs de prendre le relais.

Mais pour que ça fonctionne, il faut plus qu’un acheteur et un vendeur. Il faut une préparation, une vision commune, de la transparence, de l’accompagnement et beaucoup d’humain.

Ce qu’il faut retenir de l’histoire de Jordan DiCorpo et Evelyne Trempe

La reprise de L’amour du Pain n’est pas seulement une belle transaction. C’est un exemple concret de ce que le reprenariat peut devenir lorsqu’il est fait avec intelligence et respect.

Evelyne a su préparer son entreprise, reconnaître le bon repreneur et accepter que la suite puisse s’écrire autrement, sans trahir ce qu’elle avait bâti. Jordan a su arriver avec ambition, mais aussi avec humilité. Il n’a pas cherché à imposer sa vision avant de comprendre l’entreprise. Il a écouté, appris, rassuré, puis développé.

C’est probablement là que se trouve la grande leçon de cet épisode : vendre son entreprise, ce n’est pas abandonner son histoire. Et reprendre une entreprise, ce n’est pas acheter le passé de quelqu’un d’autre. C’est accepter la responsabilité de faire vivre ce passé dans une nouvelle phase de croissance.

Dans un Québec où la relève entrepreneuriale devient un enjeu majeur, des histoires comme celle de L’amour du Pain montrent que le transfert d’entreprise peut être bien plus qu’une transaction. Il peut devenir un passage de témoin réussi entre deux générations d’entrepreneurs qui veulent, chacune à leur façon, bâtir quelque chose qui dure.

Dérangeants participants